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L’Université n’est plus ce qu’elle était et pas encore ce que l’on souhaiterait

Par Bertrand du Marais, Conseiller d’Etat

L’Université française n’est plus l’usine à chômeurs peuplée de Soixante-huitards barbus et chevelus, dont beaucoup voudrait maintenir l’image. Malheureusement, elle n’est pas encore cette infrastructure du savoir dont rêvent tout les français – politiques, chefs d’entreprises mais aussi parents : à la fois hyper-performante dans la concurrence internationale et qui tirerait les jeunes défavorisés par milliers vers les fonctions les plus prestigieuses. Tel est le constat tiré d’une expérience de Haut fonctionnaire, membre d’un Grand Corps, pur produit des Grandes Ecoles, mais qui se consacre depuis une dizaine d’années à l’Université comme Professeur de Droit, régulièrement invité dans de grandes universités étrangères, après avoir enseigné quinze ans dans diverses Grandes Ecoles (ESSEC, Sciences-Po notamment) comme simple vacataire mais aussi responsable de l’équipe pédagogique d’un cours obligatoire.

L’Université française n’est plus ce qu’elle était

L’Université n’est plus en 1968, tout d’abord. Les Soixante-huitards ont largement disparus : au sens propre –ils ont dépassé l’âge de la retraite ou de l’infarctus – ou figuré – ils sont remplacés par une génération « d’entrepreneurs de recherche et de formation ». Ceux-ci sont conscients des enjeux internationaux, ouverts sur leur environnement socio-économique et avides de se réaliser dans des projets qui réussissent.

Certes, des partis politiques – de gauche comme de droite – continuent à en faire leur pépinière de cadres avec beaucoup de désinvolture. Ceci fait le bonheur des médias, qui peuvent complaisamment entretenir l’image d’une chienlit permanente. La réalité observée – à Nanterre notamment – est que les interventions policières lors des dernières grandes grèves universitaires contre la « Loi Pécresse » d’autonomie des universités ont avant tout permis d’exfiltrer quelques dizaines de « bloqueurs », plutôt blondinets et bien mis, face à des milliers d’étudiants blacks, blancs, beurs qui voulaient travailler et se protéger contre des casseurs extérieurs.

Ce tumulte entretenu nuit gravement au mécénat, en particulier dans les disciplines de sciences humaines et sociales (SHS). Plutôt que de craindre recevoir un pavé dans la figure, tout chef de grande entreprise rationnel préfèrera financer le festival du professeur de piano de son épouse, la fondation de son cancérologue ou une œuvre charitable favorable à son image de marque. Dans le contexte d’attrition des financements publics, cette rareté du mécénat privé est catastrophique pour les SHS, mais aussi pour la Nation. L’avantage compétitif des firmes et des nations ne se fait plus seulement sur les innovations technologiques mais de plus en plus sur les modes de gestion, la fiscalité, la culture d’entreprise et d’innovation, le droit, etc.

Exsangue financièrement, l’Université française n’a plus le prestige dont elle jouissait encore dans les années 1960. A titre individuel, il faut à l’enseignants-chercheur beaucoup de vertu ou un fort attachement à son terroir pour supporter un écart abyssal de rémunération. Dans un même secteur et à formation équivalente, l’Enseignant-chercheur touchera un traitement 30 à 40 % inférieur à celui d’un Haut fonctionnaire ou officier général, qui est le cinquième du salaire d’un directeur de grande entreprise qui gagne lui-même la moitié d’une profession libérale ou d’un consultant très performants. En particulier pour les Maître de conférences, la tentation est grande d’aller voir ailleurs après quelques années de carrière, soit en développant des activités de conseil, au risque du conflit d’intérêt ou du désintérêt pour l’Université ; soit à l’étranger. Alors que son Université forme et sélectionne plutôt rigoureusement des chercheurs de très haute qualité, la société française entretient ainsi le paradoxe de devoir « racheter » aux universités étrangères et à prix d’or, les cerveaux dont elle a financé la naissance.

Collectivement, l’autonomie des universités par la Loi de 2007 pouvait être perçue comme une chance, comme l’a été la décentralisation pour les collectivités territoriales. Elle s’est transformée en marché de dupe, transférant toutes les charges de l’Etat sans ses ressources et créant une gouvernance de conseil municipal.

Cette situation est d’autant plus paradoxale que l’Université française a développé, par une formidable capacité d’adaptation, les ingrédients du succès.

L’Université française n’est pas encore ce que l’on aimerait qu’elle fût

L’Université française a en effet beaucoup d’atouts dans la course à « l’excellence » qui marque la formidable concurrence mondiale pour les activités de formation et de recherche. Quoi qu’on en dise, elle délivre au niveau Master de très solides formations à un coût infiniment moindre que ses homologues de nombreux pays développés qui ont considérablement augmenté les droits d’inscription (Royaume-Uni, Canada, notamment). Surtout, elle conserve une image internationale intacte et les chercheurs français n’ont pas à rougir vis-à-vis de leurs homologues. Même ses faiblesses organisationnelles constituent un excellent entraînement pour former les futurs professionnels à travailler dans un environnement mouvant, nécessairement multiculturel, où l’information doit se chercher et où le destin se crée à chaque instant.

Toutefois, en matière académique plus que partout ailleurs, les « réformes » tuent l’adaptation. La fronde spontanée, immédiate, d’une majorité des Enseignants-Chercheurs face à la reconduction de Mme Fioraso, au printemps 2014, doit être prise au sérieux. Depuis 2005, l’Université a été bousculée de façon incessante par de multiples injonctions contradictoires et réformes imposées. Or, son activité requiert beaucoup de stabilité comme l’industrie lourde : production de masse avec un capital – humain – qui se constitue lentement et un cycle de vie du produit très lent. Il faut cinq ans pour former un Master 2, au moins cinq autres années pour un docteur et encore cinq années pour que celui-ci devienne un Maître de conférence reconnu internationalement.

En particulier, la politique de rapprochement des universités en Pôles de recherche et d’enseignement supérieur PRES (2006), rebaptisés COMUE (2013) paraît anachronique à l’époque où la recherche s’effectue en réseau et le savoir se transfère de façon immatérielle. La taille est indifférente dans les classements, de Shanghai ou autres : Washington University in St. Louis (58ème), mieux classée que Mines Paris Tech (167ème), a trois fois moins d’étudiants que Nanterre mais jouit d’un fonds fiduciaire de 5 Milliards $… L’épuisant Meccano institutionnel français masque mal l’absence de courage politique pour supprimer des établissements essaimés sur le territoire sans avoir la taille critique suffisante. En outre, ces mastodontes – plus de 100.000 étudiants par PRES en région parisienne – constituent une folie en matière d’ordre public, à comparer aux 11.000 étudiants de Nanterre qui ont fait vaciller la Vème République en 1968.

PRES, Plan campus, Initiatives d’excellence, Programme d’investissement d’avenir, autonomie (2007), réforme des diplômes imposés par le Ministère (2013), évaluation permanente avec la création de l’AERES (2007) rapidement supprimée (2013) tandis que ces différentes réformes et appels d’offres faisaient fi de ses évaluations : malgré tout ce vibrionnement, l’Université continue à fonctionner, mais dans une immense fragilité. L’efficacité globale du système d’enseignement supérieur serait pourtant démultipliée grâce à quelques aménagements.

Le principal sujet est l’articulation entre Ecoles et Université. La question n’est pas tant l’existence des (très) Grandes Ecoles, recrutant par la voie des Classes préparatoires, que leur articulation souple, par des collaborations spontanées, avec l’Université. En effet, le business model des (très) Grandes Ecoles peut rarement soutenir une infrastructure de recherche coûteuse et risquée – mais indispensable au niveau mondial – alors qu’elles recrutent les meilleurs étudiants sur des critères très théoriques pour les détourner ensuite de la recherche et les former à des fonctions opérationnelles, plutôt généralistes. Sans sélection à l’entrée, l’Université trie lentement – et donc coûteusement – des étudiants ensuite sélectionnés pour des Masters très pointus ou pour la recherche. Originalité française, ces deux modèles sont en fait complémentaires.

En revanche, le rôle des « petites » Ecoles postbac doit être sérieusement évalué. Certes, elles rassurent les employeurs et les parents. Cependant, malgré des droits d’inscription significatifs, elles ne peuvent acquérir de visibilité internationale. Le reste du monde ne connaît que l’Université et leur corps professoral permanent réduit ne leur permet pas d’atteindre la masse critique en matière de recherche. Surtout, elles captent une part importante de ressources : financièrement avec la taxe d’apprentissage, humainement avec les bacheliers d’un niveau honorable qui font défaut dans les Universités.

Il est grand temps de remédier à la mauvaise allocation des ressources consacrées à l’enseignement supérieur. Cette situation insatisfaisante constitue en effet l’un des facteurs majeurs de notre retard de compétitivité, et plus important, du désenchantement de la population française.

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