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Etre formé pour trouver une place… ou pour trouver sa place ?

Par Didier Goutman, consultant

Et si la formation n’était pas seulement un lieu d’acquisition de connaissances et de compétences mais aussi un lieu de réflexion partagée sur des métiers, les qualités nécessaires pour les exercer, la manière de les incarner, le sens que ça peut avoir et pour qui ? Au service d’une réelle adéquation positive et durable entre des fonctions et des individus…

La réflexion sur la formation professionnelle se construit généralement – de façon logique- à partir d’une réflexion « macro » sur les besoins en formation du marché et des acteurs concernés. Quels sont les métiers susceptibles d’embaucher, les fonctions qui se développent, les compétences pour lesquelles on manque de personnel qualifié ?

Les différents acteurs de la filière – pouvoirs publics, fédérations professionnelles, de même que les écoles elles-mêmes ont intérêt à raisonner ainsi bien sûr, et c’est normal. A chacun son job, ses objectifs, ses priorités. L’état a besoin de lutter contre le chômage, les entreprises de trouver les collaborateurs qui leur sont nécessaires, les écoles de placer leurs diplômés dans les meilleures conditions.

Mais l’exercice –aussi légitime soit-il- escamote ainsi le plus souvent une dimension également essentielle : celle de la nécessaire adéquation aussi des métiers… aux aptitudes réelles et aux motivations profondes des individus que l’on entend y former. Que fait-on ainsi du besoin des individus de trouver chacun une place au travail qui leur corresponde vraiment ?

C’est comme si tout le système en effet considérait trop souvent comme mineur, secondaire voire indifférent, de penser aussi la situation par rapport aux questions de motivation ou de singularité individuelles. Comme si c’était encore et toujours aux individus de s’adapter aux besoins, aux contraintes, aux demandes extérieures. Mais est-ce juste ? Est-ce juste pour les individus qui demain exerceront des métiers que peut-être ils n’auront pas réellement choisis, ou pas pour de bonnes raisons ? Est-ce juste pour les organisations qui trouveront les mêmes collaborateurs insuffisamment adaptés, concernés, motivés ?

Car l’efficacité professionnelle suppose en effet non seulement d’être formé, mais aussi motivé, et mieux encore profondément ajusté au métier exercé. Si je fais un métier qui n’est pas le mien, en effet qui ne m’intéresse pas, ne me correspond pas, dans lequel je ne peux pas exercer mes qualités propres ni exprimer ma singularité, je ne le ferai sans doute pas bien, sinon sans plaisir et / donc pas longtemps… et l’investissement correspondant en formation pourrait bien n’être rentable pour personne. La formation n’a durablement de sens en effet que si elle forme des individus à des fonctions qui sont potentiellement les leurs. Et l’entreprise n’est réellement et durablement performante que si chacun de ses collaborateurs peut à chaque instant –et dans la mesure du possible bien sûr- exercer une fonction qu’il sache exercer, mais aussi dans lequel il se sente à sa place et qui fasse sens pour lui.

C’est sans doute -qui plus est- d’autant plus important aujourd’hui que les jeunes générations sont plus soucieuses d’épanouissement individuel et plus hermétiques aux questions de devoir et d’obéissance. Mais aussi que les conditions économiques –plus âpres, plus difficiles, plus concurrentielles- demandent toujours plus d’engagement… donc de motivation, d’adhésion et d’ajustement profond. En dehors de très grandes difficultés économiques ou de harcèlement effectif, beaucoup de la souffrance au travail est ainsi aujourd’hui surtout une souffrance d’inadéquation. Je fais seulement trop de quelque chose que je ne veux pas faire au fond. Et cette souffrance bien sûr est d’autant plus intolérable que je voudrais être plus libre et que je suis soumis à plus de pression…

C’est pourquoi il pourrait sembler essentiel d’intégrer aussi dans la réflexion sur la formation professionnelle une dimension de réflexion réelle sur la juste adéquation entre des métiers et des individus. Pour des raisons d’épanouissement personnel évidentes, mais aussi d’efficacité stricto sensu, à court comme à moyen terme, au plan individuel comme au plan collectif. Car un individu à sa place rayonne au travail une qualité et une énergie contagieuses. De même qu’un individu qui ne l’est pas peut irradier autour de lui une sorte de lumière noire capable de démultiplier les effets négatifs de son manque de conviction. A fortiori quand il va s’agir d’un manager avec la charge d’une équipe, par exemple, ou d’un employé en contact avec un public de clients ou d’usagers.

D’où l’importance d’une recherche permanente d’adéquation métiers / individus, en amont de la formation (sélection), pendant (choix d’une filière, par exemple) comme en aval (orientation effective) :

  • En amont lors de la sélection et de l’admission elle-même. Car –idéalement- rien ne sert d’intégrer des élèves qui ne pourront s’épanouir dans les métiers auxquels ils vont se former. Or, c’est souvent loin, très loin, d’être aujourd’hui le cas. Soit parce que les écoles / les instituts de formation ont besoin de remplir leurs classes et ne peuvent se permettre réellement de refuser des élèves. Soit parce que les critères utilisés pour la sélection –plus techniques ou plus académiques – se trouvent déconnectés des qualités et des motivations réellement nécessaires aux jobs eux-mêmes. Pour ne prendre qu’un exemple trivial, il est évident qu’un élève-ingénieur doit disposer d’un bon niveau en physique et en mathématiques pour pouvoir suivre les cours concernés. Mais il est non moins évident que ce niveau ne constitue en rien une garantie de motivation et d’ajustement aux fonctions réelles auxquelles l’école en question prépare de fait.
  • Pendant la formation, pour aider chacun des élèves à choisir des options, des filières, donc des métiers potentiels, en comprenant mieux les caractéristiques et/donc les implications de chacune en termes d’exercice concret, au plus près de ses motivations.
  • En aval, de même, pour aider les diplômés à éclairer les choix qui leur sont possibles, et s’inscrire dans le monde professionnel concerné au mieux de leurs qualités, de leurs limites et de leurs envies propres.

Bien sûr, on peut considérer que c’est à l’individu, et à lui seul, de piloter son parcours et de choisir les formations qui lui correspondent pour les raisons qui sont les siennes. Mais pourquoi ne pas l’y aider aussi ? D’autant qu’il est toujours très difficile de se faire a priori une représentation correcte d’univers qu’on ne connait pas encore. Et que ce pourrait être aussi le rôle de ceux qui nous y préparent…

En accompagnement individuel comme en entreprise, je rencontre ainsi trop de diplômés qui n’ont rien choisi au fond, se sont laissés porter par des vagues plus ou moins favorables, font des métiers qu’ils n’incarnent que partiellement et s’en satisfont plus ou moins. En apparence, tout est normal. Au fond, rien ne va. Dans un monde plus ouvert et plus prospère, de telles situations pouvaient perdurer sans trop de difficultés. Dans un monde plus tendu et plus exigeant, le risque de rupture, d’échec, de frustration est d’autant plus fort…

Il est bien sûr toujours tentant pour tous de faire des choix d’opportunités et de se dire qu’on verra bien après. Sauf qu’il est beaucoup plus facile en fait de chercher une chaussure à sa pointure… que de tenter d’adapter son pied à la chaussure.

En plus, on marche mieux et on souffre moins…

Didier Goutman

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